Rapport annuel 2018-2019 (Prof. Patrizia Lombardo†)

Étonnement et recherche

 

 

Aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous présenter le nouveau président de la SACAD, M. Henri Bounameaux. Selon la tradition de la SACAD, qui soutient la recherche dans les disciplines les plus diverses, après une présidente littéraire, le prochain président, qui était le Doyen de la Faculté de médecine jusqu’en juillet 2019, représente un autre champ du savoir. Il est agréable de constater qu’une telle structure de recherche fonctionne parfaitement en dépit des différences de culture d’une discipline à l’autre — différences qui apparaissent aujourd’hui de plus en plus nettement avec le développement de nouvelles disciplines ou branches disciplinaires, et même si la notion d’interdisciplinarité, si répandue aujourd’hui, ouvre la voie à des confrontations et collaborations entre divers champs du savoir. D’ailleurs, dans le monde ancien, les philosophes s’intéressaient avec un égal emportement aux phénomènes du monde extérieur et du monde intérieur, à la physique et aux mathématiques, à la métaphysique, à la poétique et à la rhétorique.

Dans toute recherche en sciences expérimentales comme en sciences humaines, il est certes indispensable d’être au courant, de maintenir ou de mettre en cause des hypothèses déjà pensées ou testées par la recherche antérieure ou contemporaine, mais il y a aussi la place pour l’étonnement.

Platon et Aristote considéraient que la philosophie commence par l’étonnement. C’est parce que l’on est étonné que l’on a envie d’entreprendre une recherche et d’avancer dans l’investigation. Curiosité, étonnement, émerveillement, surprise, sentiment de doute et de certitude, peur de l’inconnu, courage intellectuel, amour et refus de la science sont autant d’émotions qui poussent à la connaissance ou lui résistent — j’ai pu étudier ces émotions au Centre en Sciences Affectives de Genève (CISA), ainsi que dans mes analyses littéraires. Elles se distinguent des émotions fondamentales, comme la peur, la tristesse, la joie, la colère, et appartiennent à une classe différente par rapport aux émotions morales, comme l’indignation, ou le sentiment de justice ou d’injustice, même si des situations morales peuvent susciter la curiosité ou l’étonnement. Il s’agit d’émotions qui font partie intégrante de la recherche. L’étonnement ressemble à une étincelle qui allume le désir de rechercher : un nouveau programme de financement du FNS s’appelle justement Spark (étincelle) ! Cette étincelle qui déclenche le désir de connaître engage aussi l’imagination sans laquelle aucune recherche serait possible – ni théorique, ni expérimentale, et quelle que soit la discipline.

La SACAD, dans ses activités multiples, ne peut qu’inclure cette émotion ou attitude mentale, à la fois parce qu’elle rend justice à l’émerveillement initial des chercheurs qui nous proposent des projets, et à notre propre étonnement ou curiosité lorsque nous étudions les projets et les discutons avec le rapporteur lors de nos séances.

On pourrait dire que le processus de la recherche — lorsque celle-ci est en action dans le travail du ou des chercheurs, mais aussi, du moins partiellement, lorsque elle est reçue par ceux qui l’examinent — comporte plusieurs étapes logiques et chronologiques, qui commencent par la curiosité et la surprise, puis passent évidemment par d’autres phases scientifiques et émotionnelles : l’attention, la concentration, la patience, le doute, le tâtonnement, la vérification des hypothèses, l’imbrication entre l’expérience de pensée abstraite et l’expérimentation concrète, l’attente des résultats, les débats parmi les chercheurs.

Je ne pourrai pas oublier les moments d’étonnement et d’enthousiasme que nous avons vécus dans notre comité, et qui en partie peuvent refléter ce que les auteurs des projets ont pu eux-mêmes ressentir. En 2017, le professeur Robbie Loewith et son équipe ont soumis à la SACAD un projet largement financé par le FNS pour participer à l’achat d’un microscope d’avant-garde, le 3D Cryo-Electron Microscopy for Analysis of Macromolecular Assemblies at Atomic Resolution.

Toujours en 2017, trois experts ont reçu le Prix Nobel de Chimie pour leur travail sur le cryo-microscopie électronique (un des lauréats, Jacques Dubochet, est le chimiste suisse qui depuis la fin des années 1970 développe l’étude de la cryo-microscopie électronique). Dès que je lus ce projet, je fus sidérée et je me souviens de l’effet sur tout le comité de la présentation du rapporteur. Certes, dans le passé, on avait pu voir des atomes individuels, mais la grande nouveauté de ce type de STEM (METB en français, microscopie électronique en transmission à balayage), c’est qu’il permet une résolution inférieure à l’angström. Ce ne sont pas seulement les atomes individuels qui deviennent visibles, mais aussi les éléments auxquels ils appartiennent. Comment ne pas s’étonner de cette possibilité et comment ne pas s’engager en faveur de cette visibilité dynamique en trois dimensions ? J’ai pu moi-même, lors de l’Assemblée générale de 2017, montrer des images époustouflantes qui révélaient à la fois leur splendeur scientifique et, dirais-je, leur beauté tout court. Car l’utile et le beau sont souvent des alliés insoupçonnés ! La SACAD est fière d’avoir contribué pour une durée de deux ans à l’achat d’un 3D Cryo-Electron Microscopy for Analysis of Macromolecular Assemblies at Atomic Resolution.

Parfois, pour le prix Gillet Voyages, la commission est étonnée par l’originalité et l’inventivité de projets qui témoignent aussi de la conscience que les candidats ont de leur possible futur universitaire et professionnel : parmi les beaux projets, on se rappelle celui de M. Jonas Perolini pour son Voyage au Pérou et réalisation d’un documentaire (2016).

Et que dire, dans les sciences humaines, de ces projets qui, par exemple, bousculent les idées reçues et chambardent les relations les plus attendues entre rationalité, choix et intérêt public — ainsi que le suggère Eduardo Saldana dans sa thèse intitulée, The Rational Element of the Soul in Plato’s Republic (2016) ? Différents travaux en histoire de l’art ont suscité une grande curiosité par la richesse du matériel iconique sur les hybrides et les hermaphrodites à partir de l’Antiquité.

Pour terminer, je voudrais mentionner un autre moment de cette surprise qui guide parfois l’intuition même d’un projet au-delà des suppositions initiales et d’une première intention de recherche : c’est ce que l’on trouve fortuitement — lorsque par exemple un algorithme insoupçonné apparaît, ou lorsque, dans les archives, le chercheur tombe sur un texte qui soudainement ouvre une perspective nouvelle. Il s’agit de ce que, à la suite de Horace Walpole vers la moitié du XVIIIe siècle, on appelle en anglais serendipity (sérendipité), laquelle indique ce moment inopiné dans la recherche où l’on trouve une idée tout en cherchant autre chose.

Ainsi, les séances du comité de la SACAD sont ponctuées par l’étonnement, et je remercie les chercheurs, les membres, et les membres de notre comité et des différentes commissions, pour nos voyages à travers des émotions cognitives et des connaissances.

Texte de Patrizia Lombardo

Présidente